Une question que beaucoup se posent aujourd’hui, à mi-mots, à propos d’Israël : pourquoi donc cet attachement névralgique à un lieu : Jérusalem et son socle la Palestine ? Une réponse possible : la mémoire juive. Ou, plus exactement, le poids du territoire dans le fonctionnement de la mémoire juive. Et donc, pour être tout à fait précis : trois mémoires emboîtées, et une dynamique essentielle : l’identité narrative.
La mémoire d’une terre où l’errance, il y a près de quatre mille ans, a pu prendre fin.
C’est entre deux vallées aux fleuves puissants - le Nil à l’ouest, le Tigre et l’Euphrate à l’Est -, c’est entre deux grandes civilisations plurimillénaires distinctes, que s’est fixée la poignée de tribus semi-nomades qui engendra le peuple Hébreux. Un interfluve aux pluies chiches (parcouru du Nord au Sud par un cours d’eau des plus modestes, le Jourdain), mais qui, comparativement aux conditions antérieures si précaires, ne pouvait laisser - et ne laissa - que le souvenir ébloui d’un pays où coulait le lait et le miel.
La mémoire d’une épopée territorialisante.
Parce qu’elle allait permettre, à terme, une sédentarisation convoitée depuis longtemps - avec son cortège d’améliorations attendues, et parce qu’elle prit le caractère progressif d’une « frontière » au sens pionnier du terme (on pense alors, mutatis mutandis, évidemment, à la conquête de l’Ouest américain : le récent éclaire aussi l’ancien), la conquête de Canaan constitue, à coup sûr, une phase de gestation essentielle.
Il y eut, sous-jacente aux combats, une rivalité religieuse avec les autochtones,dans laquelle le monothéisme des Hébreux joua un rôle galvanisant décisif. Les impétrants - les envahisseurs - eurent pour eux la preuve, à chaque nouvelle victoire, non seulement que leur guerre était juste, mais aussi, et tout autant, que la promesse faite à Abraham s’accomplissait. Du coup, de « promise » la terre devenait « sainte » ; de lieu d’ « élection » confirmé, elle devenait signe concret, et fort, d’alliance privilégiée avec Yahvé.
La toponymie, facteur (partout et à toute époque) de continuité entre générations, allait confirmer l’implantation - et contribuer, donc, à faire de cet espace un agent identitaire. Bien que périmètre à géométrie variable, de plus en plus il portait l’empreinte et devenait la matrice des représentations du petit groupe sémitique des Israélites. Appropriation et sentiment d’appartenance à un lieu croissent de pair.
Le royaume d’Israël fut un territoire à l’échelle humaine. Même à l’époque de splendeur de Salomon (au Xème siècle a.C), il fut un espace ramassé qu’on pouvait presque entièrement embrasser du regard du haut des Monts de Juda. Entre les quelques centaines de milliers d’habitants aux temps de grande prospérité et les quelques dizaines aux temps de repli, la population a été suffisamment nombreuse pour former un peuple, et ce peuple est resté suffisamment petit pour faire se partager une même connivence entre les hommes et le sol qui les portait.
Mémoire d’un temps fort de la Terre Sainte.
Progressivement la vision hébraïque puis judaïque du territoire se structure (cf. figures 1 et 2) en se coulant dans un paradigme anthropologique fondamental, celui d’une opposition pôle/périphérie, déclinée alors dans une configuration des lieux disposés en anneaux concentriques. Elle revêt une prégnance rarement vue dans d’autres régions du globe. Au centre, le Temple de Jérusalem. Il conserve l’Arche qui renferme la Torah. Autour du Temple, la ville du sanctuaire : La Ville Sainte. Enveloppant Jérusalem - la protégeant, la servant, et bénéficiant en retour de son aura - la portion de la Terre qui a été confiée au peuple élu, « la Terre - elle aussi - Sainte ». Troisième cercle, les « Nations » : les empires et les grands royaumes menaçants - Assyrie, Egypte, monde hellénistique, Rome. Quatrième anneau, enfin, l’oecoumène mal connu - « les Iles » ...Entre le cœur battant sur la montagne de Sion et la couronne extrême s’établit un gradient inégalable puisque le Saint des Saints se trouve en quelque sorte à la verticale de Yahvé.
En surimpression de cette grammaire théologique de l’espace, se profile un lien majeur où le sol, de nouveau, joue un rôle essentiel. La formule chère aux Hébreux (« Un Dieu, un Peuple, une Terre ») signifie que si la relation entre Dieu et son Peuple est primordiale, directe, hiérarchique, conçue sur un mode Père-Fils - le Père donne, ordonne, récompense, châtie et pardonne, et le Fils, lui, rend gloire, prie et s’il désobéit se repend -, elle passe en même temps par la Terre. La Terre, elle, est doublement instrumentalisée : par le Père et par le Fils. Par Dieu qui en fait un cadeau, un instrument de châtiment, un baromètre. Par le Peuple car si « Tout est de Dieu, tout - en même temps - est de l’Homme » ; si « Tout est donné, tout est à faire ». Ce paradoxe fondamental du judéo-christianisme énonce la responsabilité qu’a l’homme de poursuivre l’œuvre de son Créateur. A l’homme de partager équitablement l’espace ; à l’homme d’aider à rassembler les « nations » ; à l’homme d’utiliser à bon escient les ambivalences de la nature : les vertus purificatrices du désert, roboratives de la montagne, productives de denrées vitales de la plaine...
Don et outil de travail, la Palestine est à la fois message et medium. Message ? Par le biais d’une terre dévolue à « un peuple élu » (privilège qui ne peut que heurter au premier abord une conscience moderne), c’est la manifestation éclatante du monothéisme qui se dit là : une seule Terre est sainte à l’image de Yahvé qui est unique. La « centralité » spirituelle de Jérusalem ? C’est l’idée qu’un point concret de convergence, et un seul, est nécessaire pour tous les peuples. Medium ? Le Temple de Jérusalem est lieu de présence de Yahvé - un des quatre « lieux sacrals », celui de la transcendance. La montée au Temple aux trois grandes fêtes annuelles est donc beaucoup plus qu’un simple rituel ; mais bien un contact.
« L’identité narrative » comme processus territorialisant de la longue durée.
Il serait difficile de dire que l’acmé de cette conception du monde, et donc en particulier de cette vision territoriale, se situe entre le règne de Salomon et l’Exil à Babylone. La grande phase de déconstruction géopolitique que connaît le royaume d’Israël dans la deuxième moitié du premier millénaire ne remet pas en cause, en effet, le double paradigme « annulaire » et « triangulaire » du territoire. Certes, les hémorragies successives, celle de déportation, puis celles nées des tensions et des déchirements qui ont marqué ces cinq siècles, ont conduit à un désinvestissement territorial graduel qui fit de Jérusalem un moignon de nation. Mais cette anémie n’est en réalité qu’à demi-pernicieuse, car, d’abord, elle s’accompagne d’une croissance démographique et économique de la Diaspora. Elle génère, du coup, une périphérie d’un nouveau type au niveau des troisième et quatrième anneaux du dispositif d’inscription d’Israël au sol. Périphérie dynamique et ouverte, parce qu’amenée à composer avec les pays d’accueil ; fidèle également à Jérusalem, malgré les métissages culturels - et donc pourvoyeuse de ressources financières pour la Ville Sainte (« L’impôt au Temple »). En second lieu et surtout, les péripéties du déclin national vont inciter les tendances universalistes latentes de la théologie à se déployer. Il apparaît de plus en plus clairement qu’il faut dissocier le combat pour Dieu du combat pour la cité (Yahvé ne serait plus Yahvé, s’il ne s’occupait que d’Israël). Un « monothéisme transcendantal » se substitue au « monothéisme yahviste ». On déplace le curseur du privilège dévolu aux descendants d’Abraham. On passe d’une conception de peuple élu à celle de peuple chef de file. C’est donc en creux désormais, par son affaiblissement territorial même, qu’Israël devient porteur de message. Une certaine dose de « désenchantement » à l’échelle micro-régionale, se trouve ainsi compensée par un « ré-enchantement » à l’échelle mondiale. Election et planétarisation s’embrassent, aurait pu écrire le psalmiste.
Conclusion
Avec autant de rapacité et pas moins d’injustice que les autres peuples dans l’acquisition de leur sol, les Hébreux ont pensé, dès le départ (la fin justifiant les moyens...) ou en tout cas très vite, comme les autres peuples, que la terre - celle située pour eux entre Méditerranée et Jourdain - leur était destinée. Ils ont soutenu leur implantation d’une symbolique religieuse forte ; de plus en plus convaincante puisqu’elle se lestait à chaque génération d’un supplément de mémoire. La légitimation de l’appropriation, vite conjuguée avec le sentiment grandissant d’appartenance aux lieux, s’est construite à l’image de ce qui s’est produit pour bien d’autres nations. Mais elle se révéla en Israël plus prégnante. Car le contenu, la force, la durée du message religieux - qu’on le considère de l’intérieur de la foi ou, de l’extérieur, d’un œil d’observateur critique et agnostique - ont pesé, à coup sûr, d’un très grand poids. Le moteur sous-jacent de la trilogie Dieu-Peuple-Terre serait donc à chercher, dans un retour permanent, en spirale croissante avec le temps, de la mémoire sur soi : « Nous sommes ce que nous racontons sur nous-mêmes » (P. Ricoeur).
La mémoire juive a graduellement sémiotisé une portion de l’espace, en a fait un territoire identifiable, et ce territoire, en retour, comme toute portion d’espace, a contribué à fixer la mémoire.
Figures

La subdivision du monde, selon l’Ancien Testament, remonte au partage effectué, après le Déluge, entre les trois fils de Noé : Sem, Cham et Japhet (Gn.10, 1Ch.1, 1-24). Cela donne alors trois aires humaines aux délimitations floues et partiellement chevauchantes, mais qui ont un point commun de recoupement, essentiel, sur les monts de Judée (fig.1).

A cette esquisse de Partition vient se superposer, au cours des deux derniers millénaires avant notre ère, une territorialisation mystique et profonde. Elle s’amorce avec le grand trek qu’entreprend Abraham lorsqu’il répond à l’appel de Yahvé et à la promesse qui lui a été faite d’un espace concret d’accueil pour son peuple. La mission progressivement dévolue à Jérusalem et aux douze tribus d’Israël désormais implantées autour de la Ville Sainte, donne alors un poids symbolique et une assiette spatiale sans précédent au point d’intersection des trois héritages de Sem, Cham et Japhet. Mais, par voie de conséquence, c’est le degré d’éloignement par rapport à ce centre qui va dès lors compter et marquer les esprits. Prévaut désormais l’idée que s’inscrivent, enveloppant le centre sanctuarisé, des niveaux de périphérie de valeur décroissante. Le grand découpage de départ de l’oecoumène n’est pas nié. Il doit être mis en veilleuse (cf. fig. 2).

Lorsque beaucoup plus tard, au Moyen Age, le christianisme européen (surtout l’occidental) regardera vers le berceau géographique de sa foi, il repoussera toute idée de gradient, et affirmera, au contraire, sa volonté de lien direct (il était pour lui, alors, brisé) avec Jérusalem : les représentations que la chrétienté médiévale donnera de l’ « image du monde » réactualiseront, en le stylisant, le découpage pré-abrahamique. (cf.fig.3)
Resitués dans la très longue durée, les deux modes de représentation territoriale - la radiale : le découpage « en gâteau » de la Terre habitable, et la « concentrique » : les orbites d’intensité décroissante, à mesure qu’on s’éloigne de la Ville Sainte - apparaissent donc comme s’épaulant.
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